L’allaitement maternel à domicile, ses difficultés et le rôle du pédiatre

Fatigue et congé de maternité

La plupart des adultes connaissent un sentiment d’inquiétude à l’égard du nouveau-né à terme et bien portant, et appréhendent les rôles de père et de mère. Pour conjurer la menace d’incompétence qu’ils sentent peser sur eux, ils tentent de définir au plus vite les conditions qui feront du bébé « le bon enfant » de demain. Ainsi, ils se préoccupent davantage des limites à lui imposer que des devoirs qui leur incombent.

Les parents du nouveau-né prématuré éprouvent, en plus de l’inquiétude face à l’avenir, un sentiment d’échec et de culpabilité. Il est toujours difficile d’aimer celui qui est la mémoire vivante d’un échec.
Médecins et infirmières du secteur néonatal doivent être bien conscients de ce fait et, dès lors, favoriser la participation des parents à la prise en charge médicale de l’enfant de même que leur intégration rapide dans sa vie journalière.
Les retombées favorables et immédiates d’une telle attitude comportent pour les parents le développement de sentiments positifs et pour l’enfant, le raccourcissement concomitant de la durée du séjour en soins intensifs. Les chances de réussite d’un allaitement maternel éventuel s’en trouveront nettement augmentées.
Parmi les avantages à long terme, il faut mentionner la diminution probable du pourcentage des enfants maltraités dans la population des anciens prématurés. Pour que tout cela soit, il faut que les parents puissent être disponibles, qu’ils puissent venir quotidiennement au secteur néonatal et ce, avec la plus grande liberté.

Dans ce contexte, le congé de maternité constitue un point de discussion particulièrement crucial. Mais s’il est facile de montrer le bénéfice immédiat apporté par l’amélioration des techniques obstétricales et des soins périnataux tant sur le plan médico‑psychologique que sur le plan économique, il est peut‑être moins évident d’évaluer les répercussions à court et à long terme, de la qualité du congé de maternité.
Les arguments pour en fixer la durée raisonnable sinon idéale font songer immanquablement à ceux que l’on avançait il n’y a guère pour favoriser l’allaitement maternel. L’alimentation au sein devait permettre à tout coup l’établissement d’un lien mère‑enfant privilégié. La pratique pédiatrique démontre, nous l’avons dit, à quel point un tel raisonnement est simpliste et faux. En effet, comment telle mère, qui éprouve de l’appréhension voir une certaine agressivité à l’égard de son bébé chaque fois qu’elle le met au sein, peut‑elle établir un lien privilégié?
Le problème n’est pas tellement de faire campagne en faveur de l’allaitement maternel mais de mettre les mères, qui ont choisi ce mode d’alimentation pour leur enfant, dans les meilleures conditions possibles.
Parmi ces conditions, la durée du congé de maternité n’est pas la moindre. Malheureusement, quand on aborde ce point, les discussions en viennent souvent à distinguer et à opposer les « femmes au foyer » et celles qui exercent une activité professionnelle. Très vite, on pose la question en termes de choix de société, ce qui donne lieu à des options plus philosophiques que pratiques.

Par ailleurs, l’exercice quotidien de la pédiatrie fait apparaître l’existence d’un paramètre insuffisamment considéré mais qui constitue un véritable écueil dans le vécu des parents en début de carrière: le cycle d’éveil et de sommeil pendant les premiers mois de vie. Nous en avons parlé tout au long de notre exposé. Résumons‑nous: les heures de repas sont éminemment variables; l’alimentation dite à la demande répond le mieux aux besoins physiologiques et psychologiques du nourrisson; il faut attendre la fin du troisième mois pour que la majorité des bébés « fassent leur nuit »; presque tous présentent une période « d’éveil hyperactif » de quelques heures entre 18h et 01h , cette période appelée communément « coliques du soir » correspond à un état neurophysiologique propre à cet âge.
Des études scientifiques récentes permettent de commencer à comprendre les mécanismes qui président à ces rythmes et sur lesquels aucune contrainte extérieure n’est efficace.
Les trois premiers mois de la vie peuvent donc être particulièrement éprouvants pour les jeunes parents. La fatigue que cette période entraîne chez la mère peut être considérable. Quand celle-ci doit reprendre précocement son activité professionnelle, elle se trouve placée dans une situation exécrable: tension sur le lieu de travail et à la maison. Et que dire de la relation mère‑enfant?
La fatigue chez la jeune maman est un phénomène difficile à cerner et à évaluer de manière objective: la résistance de chacune varie en fonction de sa résistance physique propre, de son âge, de son état psychique et de celui de son entourage, de l’aide qu’on lui apporte ou qu’on lui refuse, et bien entendu, de la composition de la famille au moment de la naissance. Il est bien évident qu’une maman qui accouche de son premier enfant, malgré son manque d’expérience, accueille celui-ci avec des forces souvent intactes, ce qui n’est pas le cas lorsqu’elle a vécu des grossesses répétées ou rapprochées, de même qu’une mère « oisive » ne devra se plier qu’au rythme imposé par les exigences de bébé, tandis que celle qui travaille doit en outre s’accommoder des horaires imposés et des contraintes professionnelles.
L’importance de la fatigue et ses manifestations diffèrent donc d’un cas à l’autre, et il est fort audacieux de prétendre à une évaluation précise de celle‑ci. La lassitude simple et normale, consécutive à un accouchement et à une période d’allaitement de durée moyenne, peut se muer en véritable épuisement lorsqu’on a affaire à un bébé hyperactif, et provoquer même de vraies dépressions si les repas nocturnes ou les troubles du sommeil se prolongent au‑delà de 6 mois (certaines mamans se plaignent de n’avoir pu passer une nuit complète pendant deux ou trois ans). Et que dire des problèmes que cela entraîne pour les malheureux pères forcés de se rendre à leur travail nuit blanche après nuit blanche, et de leur mauvaise humeur face à l’indisponibilité particulièrement frustrante de leur épouse?
Il n’est pas toujours aisé d’aider les couples à supporter, à accepter, à comprendre enfin que seule la patience adoptée comme moyen positif de collaboration avec leur enfant, leur évitera des situations de conflit pénibles et nocives pour tous?
Heureusement, la période qui s’étend du 4e au 6e mois est caractérisée le plus souvent par un état de relative quiétude chez l’enfant. Je l’appelle « la période mondaine »: tout qui approche bébé le fait sourire; « Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». Par ailleurs, les nuits sont, en principe, « complètes »; les siestes, dans certains cas, s’allongent et « l’heure des pleurs du soir » a disparu à tout jamais. S’il a encore besoin d’une présence dans son environnement immédiat, il ne réclame, par contre, plus systématiquement les bras: une couverture par terre, le relax puis la chaise haute le satisfont pleinement.
Un congé de maternité de 4 mois à partir de la naissance et pour un enfant à terme semble une durée minimale, raisonnable et indispensable: 3 mois pour assumer les exigences incontournables du nouveau-né et 1 mois pour permettre à la mère de reprendre des forces et d’apprécier le bénéfice des efforts consentis.
Ce qui vient d’être sollicité pour les parents d’un enfant bien portant né à terme devrait l’être pour ceux d’un enfant né avant terme, avec majoration au prorata de la prématurité et des problèmes médicaux propres à chaque cas.
Un congé de maternité devrait s’étendre, au minimum, sur une période allant de la naissance à 4 mois après le terme calculé. Ce dernier, établi notamment à partir de la date des dernières règles et de mensurations échographiques in utero, pourrait être corrigé en fonction de critères neurologiques et morphologiques évalués à la naissance.
Les parents d’enfants nés à terme ou prématurément pourraient, entre autres, envisager avec plus de sérénité l’éventualité de commencer et de poursuivre un allaitement maternel de qualité.

En conclusion, le rôle du pédiatre est d’aider les parents à découvrir les étapes du développement de leur enfant et à les inciter à en respecter le rythme et les caractéristiques propres. L’essentiel est d’oser donner du temps à son enfant. Dans la vie adulte, en effet, on ne souffre jamais de ce que l’on a reçu mais de ce que l’on n’a pas reçu. Il faut oser se faire plaisir en donnant du plaisir à l’enfant: celui‑ci a le droit d’attendre tout de nous, les parents; il faut le gaver d’amour.

Dimitri Dourdine
Janvier 1987.

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