L’allaitement maternel à domicile, ses difficultés et le rôle du pédiatre

« Heures des pleurs, coliques du soir, heure du père »

Durant les trois premiers mois de vie, la majorité des bébés présentent deux périodes d’éveil par 24 heures.
La première se situe dans la matinée entre 07 et 11h et dure de 1 à 2 heures . L’enfant peut rester dans son lit ou dans un relax, les yeux ouverts, et s’intéresser à l’un ou l’autre objet suspendu autour de lui (carrousel musical), sans rien exiger d’autre. Alors que cette première période d’éveil est relativement facultative, il est exceptionnel que la seconde soit absente.
Cette période dite « de pleurs » apparaît en fin de journée et se situe entre la 2e semaine et la fin du 3e mois. Elle prend le relais des heures agitées qui ont caractérisé les soirées et les nuits entre les 3e et 6e jour à la maternité.
Débutant après le retour à domicile, elle éprouve les parents, tant par les controverses familiales qu’elle engendre que par les cris qui la marquent. Quand il s’agit du premier enfant, elle représente une véritable épreuve initiatique préparatoire aux nouveaux rôles de père et de mère. De toutes les exigences du nouveau-né, c’est avec les repas de nuit, celle qui est le moins bien tolérée dans notre système culturel. Il est habituel, même parmi les pédiatres, puéricultrices et infirmières, de la considérer comme une revendication non recevable. D’ailleurs, le terme d’esclavage, souvent cité à son propos, montre à quel point elle est mal acceptée. Elle se manifeste donc dans le courant du 1er mois dès la 2e semaine en général. Elle s’étend sur un intervalle d’environ 2 à 4 heures, entre la fin de la journée et le début de la nuit soit entre 17h et 03h. L’alternative la plus tardive de minuit à 3 heures est heureusement assez rare. Quand elle survient dans le courant de l’après-midi et même de la matinée, elle peut n’être que le prologue à la « soirée musicale » proprement dite. Le plus souvent, elle se situe après 17h et avant 22h, c’est-à-dire après l’heure de fermeture des bureaux, des entreprises ou des ateliers. De là vient, sans doute, l’appellation « d’heure du père ». Plus d’un s’en passeraient bien et supportent mal de voir l’heure du dîner postposée soir après soir; ils ont d’ailleurs bien du mal à s’imaginer que bébé puisse être sage en leur absence! Les tête-à-tête entre époux, heureux de se retrouver en fin de journée, sont quelque peu malmenés. Ni repos, ni repas pour le retour du « guerrier des temps modernes »! Et celui-ci de finir, au fil des semaines, par s’énerver quelquefois et récriminer: « Ta fille pleure…; Ton fils est infernal…! » à moins qu’il ne trouve soudain, pour un certain temps, des occupations particulièrement absorbantes pour le retenir fort tard loin de la maison.
Parfois, demandant au Bon Dieu ce qu’elles ont fait pour avoir un enfant aussi insupportable, certaines mères se souviennent de la malédiction lancée en son temps par leur propre mère: « Je te souhaite un bébé aussi difficile que tu l’as été ». Quelques‑unes entrent alors en résignation.
Pour un bébé donné, cette période occupe souvent – d’un jour à l’autre – la même fourchette horaire. Cela en facilite le repérage. Au fil des semaines, elle va se raccourcir et se décaler dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Ainsi du marathon 18 – 23h on passe au semi-marathon 17 – 20h. Cette phase peut disparaître dès avant la fin du deuxième mois, ou, exceptionnellement, se poursuivre jusqu’à la fin du 4e mois. Très régulièrement, elle s’intercale entre les deux derniers repas de la journée; ce qui conduit à l’impression fréquente d’un repas qui s’éternise ou d’une mauvaise digestion… On en reparlera bientôt!

Mais, décrivons d’abord, une situation exemplaire fût-elle quelque peu caricaturale.
Le décor: un appartement. Des parents désemparés s’affairent autour d’un bébé âgé de 15 jours. Pour la 4e soirée consécutive, ce dernier est étrangement difficile. Des amis, qui n’ont pas eu l’occasion de venir à la maternité, sont attendus pour dîner.
La scène: il est 19h. Bébé est dans les bras de sa mère. Il a bu voici 1 heure. Contrairement à ce qui se passe à la fin des autres repas de la journée, il reste particulièrement éveillé. Ses yeux sont grand ouverts: le regard est alerte, comme à l’affût de quelque chose. Soudain, bébé se cabre; quelques secondes plus tard, il se plie puis se déplie, se cabre à nouveau… Cette activité, apparemment anarchique et incontrôlable, s’accompagne de pleurs violents et désespérés.
Par moments, bébé s’apaise, ses yeux se ferment. Espoir! Toute accalmie, pour peu qu’elle se prolonge, est systématiquement mise à profit pour essayer de mettre « l’adorable rejeton » au lit. Mais en vain!
19h30′. Une de ces « trêves » se produit. Les invités arrivent,un petit cadeau à la main.
– « Entrez dans le salon, je vous prie… »
– « Qu’il est mignon! Tout le portrait de… »
– « Chut, il s’endort. Dans 5 minutes, nous sommes à vous. Le temps de le mettre au lit… »
Cette tentative, comme les précédentes, ne fait, hélas, qu’abréger le répit. Il refuse le berceau avec véhémence. Vos mains viennent, à peine de l’y déposer sur le ventre et avec mille et une précautions, qu’il n’est à nouveau que cris et contorsions. Il se cambre, tricote des jambes avec rage, ses mains se crispent frénétiquement sur le drap, sa tête cramoisie se couvre de sueur, son menton tremble… Le son du carrousel musical, fixé au-dessus du lit, est noyé dans la tempête vocale. Les positions sur le dos, les côtés droit ou gauche n’apportent guère d’apaisement.
Que faire de cette boule de feu?
« Prends-le! » dit le père excédé. Un court instant, il semble se calmer dans les bras de la mère mais bien vite, les cris reprennent…! le voilà, à nouveau dans les bras de son père.
On le cale dans le canapé du salon; il se calme, le temps de verser un verre aux invités. On le dépose dans le relax; il se tait le temps de déballer le cadeau, de s’extasier et de remercier (le 10e pyjama pour l’âge de 1 mois …ça servira pour le second).
C’est l’heure du journal télévisé. Le père s’assied avec bébé devant l’écran. Pression sur le bouton de la télécommande pour augmenter le volume du son. Ni le feu des canons quelque part loin d’ici, ni les cris de la Xe manifestation de mécontentement dans telle ou telle ville, ni la clameur qui monte du stade pour le goal de la victoire… n’arrivent à couvrir ou à réduire la fureur de bébé. Le sein ou le biberon accepté vivement ou du bout des lèvres est aussitôt refusé puis à nouveau demandé. La sucette est mâchonnée avec impatience puis rejetée comme un chewing-gum insipide. Un doigt de maman ou de papa est sucé avidement quelques minutes puis repoussé.
Et même le changement de lange est totalement inopérant: tout au plus, la séance de la table à langer constitue-t-elle un bref intermède (une couche souillée ne gêne guère bébé avant l’âge de 1 mois pour la majorité d’entre eux). Aurait-il quelques difficultés pour aller à selle? Le suppositoire de glycérine exerce son effet laxatif mais sans plus!
Les invités restent là, devant leur verre vide, témoins impuissants de ce ballet désordonné.
– « Donnez-lui un bain. Ca va le fatiguer et le détendre » propose l’un d’eux.
Peine perdue, bébé hurle de plus belle.
– « Massez-lui le ventre » suggère un autre.
En fait, tous ces efforts n’ont, semble-t-il, pour seul effet que celui d’exacerber sa colère! L’émission de gaz et de renvois alterne avec les cris et transforme la sérénade en symphonie! Bébé ne semble vraiment pas savoir ce qu’il veut. Il pédale, il n’a pas faim, il crie dans les bras, il a des gaz, il « pousse » et il est apparemment inconsolable; « c’est qu’il a mal quelque part » se désolent les parents. Il faut trouver une solution. Oui, mais laquelle? Et que vont dire les voisins, si ce « petit scénario » devait se répéter longtemps encore?
– « Si on téléphonait au pédiatre? »
Une voix enregistrée répond: « Le docteur est momentanément absent. Pour tous renseignements, il vous prie de téléphoner demain matin. En cas d’urgence,… »
Finalement, après 3 ou 4 heures d’essais infructueux pour l’apaiser, bébé finit par accepter un dernier repas et s’endort sans rechigner. Père et mère sont épuisés. Les invités, crispés, l’estomac noué, se lèvent pour prendre congé de leurs hôtes.
– « Attendez, nous allons nous mettre à table ».
– « Mille mercis, mais nous devons rentrer. Nous nous levons tôt demain. De toute façon, nous n’étions venus que pour le plaisir de vous féliciter… »
Le lendemain, coup de téléphone au pédiatre: « Docteur, il faut faire quelque chose. Mon bébé a des crampes terribles ».
Coup de téléphone aux amis M.D. qui viennent d’avoir une petite fille: « Que faites-vous quand la vôtre a des crampes? »
Coups de téléphone à Mamy et à tante V.: « Que faisiez-vous, de votre temps, quand un bébé pleurait tout le temps? »
Coup de téléphone à la grande amie: « Et ton pédiatre, que te conseille-t-il de faire? »
La cohorte des gens bien intentionnés, afflue alors autour des jeunes parents et les accable de conseils. Tous ont un avis qui se veut péremptoire: « Croyez-moi, j’en ai élevé plus de 5… Et moi, j’en ai élevé 2 mais ils en valaient bien 4! ». Même ceux qui n’ont pas d’enfants veulent avoir voix au chapitre et leurs conseils sont souvent parmi les plus catégoriques.

A propos de cette période de pleurs du soir qui caractérise les trois premiers mois, les uns parlent de difficulté à trouver le sommeil en fin de journée, du besoin de se faire les poumons ou la voix, de caprice, de jalousie à l’égard du père, du besoin de se dépenser, de la nécessité de crier tout simplement ou de confusion entre le jour et la nuit pour les bébés les plus noctambules. Le sottisier est inépuisable en ce domaine. Ceux-là même préconisent le « laisser pleurer » afin d’éviter le risque d’un engrenage infernal. A les entendre, bébé est enclin naturellement à user et abuser: véritable boa qui vous enserre, jusqu’à l’étouffement, dans une spirale de revendications de plus en plus contraignantes. Et d’agiter, alors, les regrettables expériences vécues par ceux qui ont eu la faiblesse de céder. Tel bébé a pleuré jusqu’à 2 ans! Tel autre n’obéit à rien ni à personne!… Ce concert d’avertisseurs est ponctué par l’ultime mise en garde: « Vous aurez été prévenus! »

Pour d’autres, il s’agit de « coliques, de crampes ou de mauvaise digestion. »
Si bébé est nourri au biberon, on vous affirme que les coliques, sont dues au lait en poudre utilisé. Preuves supplémentaires éventuelles: les boutons qui apparaissent sur le visage et le haut du tronc, vers la troisième semaine; les régurgitations si elles sont fréquentes et la constipation opiniâtre, observée couramment lors de l’utilisation des laits maternisés (et des autres).
– « Et puis, as-tu déjà goûté ce lait? Imbuvable! »
– « Toi et ton frère, étant petits, vous n’avez jamais supporté le lait de vache! » : ceci est un autre argument, qui se veut tout aussi décisif, pour le passage à un lait de soja, par exemple.
Quand bébé est nourri au sein, les coliques sont dues à une erreur de régime chez la mère sinon à un déséquilibre en qualité ou en quantité du lait maternel. On en veut pour preuves les mêmes boutons sur le visage et le haut du tronc entre la 3e et la 7e semaine et, cette fois, les selles anormalement liquides et fréquentes!
Et la mère de s’entendre dire:
– « Ton lait ne serait-il pas trop gras? » ou encore « Ton lait ne tourne-t-il pas à l’eau? »
… »Moi aussi ma chérie, je n’ai pu t’allaiter que 3 semaines… »
Et voilà l’alimentation au banc des accusés. Et les témoins à charge, de défiler. « Son bébé à lui, son bébé à elle, mon bébé à moi ont eu la même chose… Cela s’est arrangé pour l’un avec le lait Supertruc, pour l’autre avec le lait Ultramachin ».
Et le pédiatre d’être harcelé et sommé même de changer le régime, s’il ne veut pas se voir abandonner. Et les laits de se succéder et les pédiatres de se suivre. (On a parlé de la « valse des laits », on aurait pu ajouter « et celle des pédiatres »). Au bout de quelques semaines et quasiment d’un soir à l’autre, les « coliques récalcitrantes » disparaîtront. Cette heureuse guérison se fait inéluctablement et spontanément. Qu’à cela ne tienne, le lait du moment sera le bon et le pédiatre qui l’aura prescrit, le meilleur!

– Pour d’autres enfin, il s’agit d’un excès de nervosité qui nécessiterait l’administration d’un calmant! Béni par les parents sera le médecin qui prescrira, par exemple, l’association « Belladone et phénobarbital ». De tels médicaments ne sont, certes, pas sans effet sur la jeune forte tête qui ne veut pas se résoudre au sommeil… Et si la fin justifie les moyens, ils peuvent donner l’illusion d’avoir raison à ceux qui les utilisent…

Ainsi, les trois premiers mois de vie, combien d’enfants n’ont droit, pour toute réponse à leur attente, qu’à des modifications en cascade du régime ou à des gélules calmantes, sans compter, ceux qui, claquemurés dans un couffin rose ou bleu, se heurtent au silence d’une chambre close.
Mais voilà, chers parents, bébé ne pleure ni par caprice ni par excès de nervosité ni en fonction de troubles digestifs.
Ah, le mot caprice: voilà bien un mot épouvantail qui en a fait reculer plus d’un. Parler de caprice, n’est-ce-pas finalement une manière de se donner bonne conscience à bon marché? N’est-il pas étonnant d’entendre une telle accusation dans la bouche de ceux-là même qui se demandent par ailleurs ce qu’un si petit être peut déjà voir ou entendre. Et pourquoi ferait-il des caprices à heures fixes? N’est-ce pas contradictoire? La régularité horaire du phénomène n’est-elle pas incompatible avec le côté imprévisible et vagabond, qui devrait les caractériser? Appelle-t-on caprice de la nature les levers du soleil qui se font toujours à l’Est, la succession des saisons propre à chaque région du monde, la régularité mensuelle des règles chez la femme et tous les rythmes de mieux en mieux connus des sécrétions endocriniennes? Par définition, un caprice est une exigence incongrue déviée de son but initial. Coller l’étiquette « caprice » sur une exigence fondamentale, n’est-ce-pas tout simplement une fin de non recevoir? De même, oserait-on accuser de mauvaise volonté l’enfant de 3 ans qui ne sait pas combien font 2X3?!
Et que dire des prétendus troubles digestifs? Pourquoi bébé ne supporterait-il pas, systématiquement au(x) même(s) moment(s) de la journée (généralement en fin d’après-midi ou en début de soirée, nous l’avons décrit plus haut) un lait qu’il digère bien le reste du temps? Pourquoi un repas si « décousu » uniquement à ce(s) moment(s)‑là? Que celle qui donne le sein se rassure! Il est rare qu’il faille suspecter le lait maternel. Une diminution en qualité et quantité en fin de journée, liée à un excès de fatigue chez la mère n’est certainement pas la raison la plus fréquente à invoquer.
Que la mère ou le père qui donne le biberon n’accable pas le pédiatre et « ne mette pas le feu aux poudres (de lait) » puisque ce phénomène se produit de manière comparable, que l’enfant soit nourri au sein ou au biberon; cela permet de disculper une fois pour toute la nature du lait et son véhicule. En ce qui concerne les renvois et les gaz si souvent dénoncés il faut savoir qu’un bébé qui pleure violemment avale beaucoup d’air; cet air va s’éliminer par voie haute ou basse. Cela ne se fait pas toujours sans peine: les pleurs accompagnent souvent l’émission de renvois et de gaz mais ils en sont également à l’origine. Les bébés au sein me semblent présenter plus de gaz que ceux nourris au biberon. Précisons-le, durant les 2 ou 3 premiers mois, l’émission de gaz est apparemment souvent douloureuse.
Rappelons, par ailleurs, que « l’acné du premier mois » localisé essentiellement au visage et à la partie supérieure du tronc, est indépendante du type d’alimentation. Les formes d’acné les plus impressionnantes s’observeraient plutôt chez les enfants nourris au sein: autre argument pour ne pas changer trop vite de marque de lait en présence d’une telle éruption quand l’enfant est nourri « artificiellement »! De toute manière, la disparition spontanée des lésions est assurée aux alentours de la 7e semaine.
Enfin, pourquoi parler d’un excès de nervosité? Ceci impliquerait l’existence d’une tension interne anormale et auto-agressive, alors qu’il s’agit tout simplement, comme on le verra bientôt, d’une manifestation particulière de vitalité: confondre nervosité et vitalité revient à confondre paresse et lenteur, peur et prudence, obstination et persévérance, rébellion et initiative. Est-il logique, dès lors, de vouloir réprimer médicalement et dès la naissance le dynamisme naturel de l’être humain? N’est-ce pas un procédé assimilable – la volonté de nuire en moins – à l’utilisation de la psychiatrie à des fins politiques?

Mais quelle attitude adopter, alors, devant « les pleurs inexpliqués du soir » et que signifient ceux-ci? Quelle attitude adopter face au comportement apparemment anarchique qui évoque la course frénétique d’un jeune chien, libéré pour la promenade du soir et qui enroule sa laisse autour des arbres, des poteaux et des jambes des passants et de son maître?
Au risque même de vous mettre l’entourage à dos, ne faites pas la sourde oreille à ce petit qui fait des pieds, des mains et du gosier pour se faire entendre! Ecoutez-le. Ne craignez rien. Il ne vous marchera pas sur la tête. De quoi avez-vous peur? De « l’enfant cannibale » qui dévore ses parents? On ne gagne rien à laisser un enfant hurler car les pleurs sont générateurs de pleurs.
En fait, ce stade correspond à un besoin irrépressible de contact, de stimulation, de tendresse et de découverte. Il s’agit d’un véritable rendez-vous quotidien à ne pas manquer. C’est l’heure du « dialogue-promenade », de la « rencontre-récréation ». C’est la première manifestation de la volonté d’apprendre. Ne le faites pas attendre en vain. Est-il possible me direz-vous que, dès le premier mois, bébé éprouve des besoins autres que ceux de dormir et de manger? Certes, et ces besoins sont d’emblée multiples. Bébé ne vit pas que de lit et de lait.Mais si les moyens d’exprimer ses besoins sont dès l’origine appropriés, il n’en va pas de même pour ses moyens de les satisfaire. Fréquente est cependant l’exclamation: « Ces pauvres petits, ils sont si désarmés, ils ne savent pas dire ce qu’ils veulent, on voudrait tant les aider! » Erreur d’interprétation: ils savent dire leurs désirs mais ils ne savent pas les satisfaire seuls. Voilà l’origine du premier malentendu parents-enfant auquel viendra s’ajouter rapidement un deuxième grand malentendu que traduit très bien cette autre exclamation: « Ils sont trop petits pour comprendre! »
Comme par ailleurs au cours des premiers mois, toute manifestation de déplaisir chez l’enfant est interprétée et réduite en problème d’alimentation ou en difficulté d’endormissement, on comprend l’impression de cauchemar qu’ont certains parents, en se remémorant les premières semaines de bébé et leurs tentatives vaines et inadéquates pour le calmer.
Donc, le nouveau-né a des besoins multiples et les exprime clairement: dès le premier jour, détente, lèvres molles, paupières lourdes, sourires aux anges, bref toutes ces manifestations qui surviennent à la fin d’un repas, contrastent avec l’état de tension, l’agitation, le regard inquiet et les cris qui le précèdent.
Les cris et les pleurs ont des sonorités, des timbres bien différents selon les circonstances. Une mère attentive apprendra vite à discerner les cris de faim, les pleurs dus à des crampes, les invites à le prendre dans les bras.
Quant à la capacité motrice d’obtenir la satisfaction de ses désirs,qui ne sont autres que des besoins, l’évolution en est extraordinairement lente comparée à celle de tous les autres petits de la classe des mammifères, dont nous faisons partie. J’ai coutume de dire que le petit de l’homme naît, en quelque sorte, sans bras et sans jambes et que, pendant les premiers mois, il a besoin de ceux de l’adulte. Qu’est-ce à dire? Au début, bébé ne soumet guère l’usage de ses membres à un objectif précis. A-t-il faim ou soif? Pas moyen pour lui comme pour la majorité des mammifères de cet âge d’aller à la source. A-t-il un renvoi qui ne passe pas, des crampes? Pas moyen de trouver la position ad-hoc, par lui-même. A-t-il trop chaud? Pas moyen de se déplacer vers un endroit plus frais. De même, le nettoyage intempestif de ses orifices (narines, oreilles) n’entraîne pas de mouvements d’évitement avant l’âge de 3 mois. Il faut attendre la fin du troisième mois pour voir apparaître les premiers mouvements nettement contrôlés et orientés, tels que la succion volontaire du pouce, l’observation-manipulation des mains, l’orientation préférentielle de la tête vers le ou les visages les plus familiers.
En outre, parmi les besoins du nouveau-né, le besoin de contact est certainement l’un des plus essentiels à son développement psychomoteur. Je dirais même que pendant les 3 premiers mois, le dialogue parents-enfant se fait essentiellement de peau à peau, d’oeil à oeil et de bouche à oreille.
Et d’ailleurs, pour en revenir aux pleurs inexpliqués du soir, les bras des parents et le mouvement constituent, avec la parole et les caresses, les meilleurs « sédatifs ». Il est rare qu’un bébé résiste à ces quatre éléments de réponse réunis. Les deux premiers sont, de loin, les plus efficaces. Le mouvement, à lui seul, donne des résultats quasiment infaillibles. Ainsi, une promenade dans le couffin posé sur le siège arrière de la voiture, une ballade en landau dans le quartier et le tour de l’appartement dans les bras sont trois moyens d’arrêter instantanément ces pleurs.
Le premier moyen coûte plutôt cher à une époque de lutte contre la pollution et le gaspillage d’énergie même si le silence est d’or. Par ailleurs, pour que son efficacité soit garantie, il faut emprunter une autoroute ou l’équivalent. Le premier feu rouge agira immédiatement, par l’immobilisation même brève de la voiture, comme un détonateur de cris!
Quant à la promenade en landau, dans notre pays de vent et de pluie, l’entreprise est souvent peu engageante et peu réalisable surtout en fin de journée ou en début de nuit. De plus, le moindre arrêt à la caisse d’un grand magasin ou avant de traverser une rue risque de déclencher une salve de cris et de vous confronter à la mine renfrognée des gens à la ronde. Pas question de faire du lèche‑vitrine. Il faut souvent marcher d’un bon pas.
Finalement, l’association « les bras et le mouvement » – rapport qualité-prix – est le sédatif de 1er choix.
Quelquefois, pour être sédatif, le mouvement imprimé au bébé doit s’apparenter à un secouement soutenu plutôt qu’à un bercement!
Un sac ventral s’avère aussi une aide appréciable, il remplace avantageusement l’ancien berceau à bascule. Bébé est contre vous et vous avez les mains libres pour vaquer à des tâches ménagères ou autres.
Au fil des soirées et face aux exigences sans cesse renouvelées, il peut arriver aux âmes les mieux intentionnées et les mieux trempées de se sentir quelque peu « défaillir ». A l’une ou l’autre occasion, vouloir laisser bébé à la garde d’une personne de confiance, le temps d’un cinéma ou d’un restaurant, le temps de recharger ses accumulateurs en patience n’est pas une mauvaise idée.
La présence d’un frère ou d’une soeur est souvent salvatrice. Les visages de jeunes enfants ont un pouvoir exceptionnel sur les bébés. Mais tous les bébés ne sont heureusement pas aussi exigeants. Certains se contentent du relax ou du canapé pour autant qu’il y ait de l’animation autour d’eux.
Bien sûr, certains jours les parents sont envahis par le sentiment du « trop c’est trop ». Il est dur d’être disponible 24h sur 24 en cette fin de siècle qui prône la société des loisirs. Ici, pas de récupération ni d’indemnité pour heures supplémentaires.
Evidemment il n’est guère possible d’éviter toutes les crises de pleurs. Etre bon parent n’implique pas d’empêcher à tout prix l’enfant de pleurer mais exige de ne pas postuler que pleurer est un mal nécessaire et sans conséquence.
Nombreux sont ceux qui disent qu’à laisser pleurer quelques soirées, « ils apprennent vite ». Les partisans du laisser pleurer ont naturellement beau jeu car, de toute manière, à 3 mois au plus tard, l’intérêt croissant du nourrisson pour son environnement et sa capacité de commencer à l’appréhender seul feront spontanément disparaître cette période difficile. En fait, plus pénible aura été celle-ci, plus rapide sera le développement psychomoteur de l’enfant. Quand on interroge les parents d’un enfant à périodes difficiles particulièrement éprouvantes, on entend fréquemment dire que l’un des parents, au moins, avait été aussi difficile au même âge. Fait remarquable, durant les premières années de vie, l’enfant sera toujours plus exigeant en fin de journée quant au besoin de contact et d’attention.
Tout se passe comme si le nouveau-né, pendant les trois premiers mois, présentait des phases de sommeil et d’éveil dont la succession était réglée de façon impérative selon un programme établi avant la naissance et déterminé essentiellement par des facteurs génétiques. Pendant cette période, il ne se réveille que pour manger, sauf à un ou deux moments, toujours les mêmes pour un bébé donné mais qui subissent quelques modifications au cours du temps, comme on l’a vu plus haut. Il devient alors réceptif aux stimuli variés de son environnement et « il vient au monde ».
J’appelle cette période d’exigences incontournables « le baptême du feu des jeunes parents ».
En fait, il n’y a d' »heures des pleurs » que dans la mesure de l’inadéquation de la réponse à la demande du bébé.
Donc à 3 mois, quoique vous ayez fait, et pour votre plus grand bonheur, bébé passera des soirées paisibles. Est-il utile avant cela, d’apprendre à bébé qu’il a affaire à des parents sourds et qu’il lui faudra toujours « taper du poing sur la table » pour obtenir quelque chose?
On admet l’impact bénéfique ou négatif de tel ou tel instituteur au cours des premières années primaires, que dire de l’impact de l’attitude des parents pendant les premiers mois de vie?
On vous dira parfois que vous-même bébé, on vous a laissé pleurer et que cela ne vous a pas si mal réussi… Oui, peut-être, mais il y a toujours un risque. Personne ne connaît, a priori, le niveau de tolérance d’un enfant aux frustrations. Nous avons tous rencontré des êtres devenus remarquables en dépit des difficultés considérables qu’ils ont dû affronter.
Mais à côté de ces exceptions, combien d’adultes ne révèlent-ils pas un véritable handicap affectif qui aurait pu être évité?
En fait l’éducation relationnelle doit remplacer l’éducation conventionnelle. L’éducation ne doit pas commencer par refuser et interdire. Il faut donner d’abord. Il faut faire confiance à votre bébé pour qu’il vous fasse confiance. Si vous lui avez donné la sécurité, il sera mieux armé pour les frustrations inévitables et nécessaires qui viendront plus tard.

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