Promotion de l’allaitement maternel par les médias: “to be or not to be?”

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Promotion de l’allaitement maternel par les médias: “to be or not to be?”

Nous sommes, dit-on, entrés dans l’ère de la communication.
La transmission en direct et en mondovision de grands événements politiques ou sportifs ne peut, certes, laisser personne indifférent. Les émissions en duplex entre pays plus ou moins éloignés sont autant de performances technologiques qui élèvent les médias, en l’occurrence la TV, au rang de réelle puissance socioculturelle et parfois supra nationale. Dans les pays à économie libérale, le droit à l’information est devenu un droit imprescriptible et, tant au niveau de la presse écrite que dans l’espace audiovisuel, tout est mis en œuvre pour que chaque citoyen devienne un consommateur averti sinon responsable.
Les émissions qui prétendent “ Faire le point ” se bousculent sur le petit écran; toujours préoccupées un peu du sensationnel, elles se limitent souvent au coup de poing sur les idées toutes faites et à refaire.
De plus, les nombreux scandales politiques et financiers mis au jour par les médias en font des auxiliaires parfois encombrants de la justice mais aussi des garants du droit de chacun.
du terme.
Par Ainsi, ces dernières années, les médias ont acquis une espèce d’autorité paternelle au sens psychanalytique ailleurs, dans nos sociétés occidentales, les familles sont de plus en plus atomisées. Les adultes jeunes quand ils deviennent parents pour la première fois sont aussi démunis et déboussolés que Christophe Colomb débarquant aux Amériques. Ils le sont parce que les logements de plus en plus exigus ne permettent pas la cohabitation de plus de deux générations: les grands-parents sont relégués dans des homes et avec eux une part de la tradition orale…
Ils le sont encore parce qu’entraînés par les nécessités économiques, loin de leur village, de leur ville et même de leur pays d’origine, ils se sont coupés de leurs racines.
Ils sont démunis pour bien d’autres raisons, toutes du même type.
De ce fait, les médias ont pris, un ascendant considérable sur toute une génération, remplaçant le grand-père, le curé et l’instituteur. Ils s’occupent de toute une série de problèmes dits de société et qui ont toujours intrigué l’homme depuis la plus haute antiquité. Au hit parade de ces questions figure la Santé.
Aussi, le médecin, dans sa pratique journalière, se trouve-t-il régulièrement confronté à des questions suggérées par la presse écrite ou orale.
Cependant, il faut bien l’avouer, nombre de médecins cherchent à avoir accès aux médias et tout comme les gentilshommes du 17° siècles “faisaient du pourpoint” pour avoir place à Versailles, ceux-là jouent des coudes pour avoir audience sur le petit écran.
Parmi les thèmes médicaux actuellement en faveur auprès du public, ceux concernant la naissance et tout ce qui l’entoure occupent les premiers rangs. Ainsi, l’allaitement maternel est devenu, ces dernières années, un sujet de croisade. Certains médecins voudraient, pour que cette pratique s’étende, qu’une vaste campagne soit organisée à travers tous les médias et plus spécialement à la télévision vu l’impact décisif de ce qui est audiovisuel. Ils voudraient voir appliquer, pour la promotion de ce mode d’alimentation, une méthodologie semblable à celle qui a été développée dans certains pays afin de lutter contre l’usage du tabac. Je crains le danger de l’inadéquation d’une telle campagne.

Lorsque l’on parle de l’enfant et de sa personnalité en devenir, on dit souvent et à juste titre que tout se joue avant l’âge de quatre ans. En ce qui concerne l’allaitement maternel, tout se joue avant la naissance de l’enfant, tout commence peut-être déjà à se jouer à la naissance de celle qui sera la maman de cet enfant!
Il y aurait donc aussi peu de mérite à donner le sein qu’il n’y a de mauvaise volonté à ne pas le donner. « Vouloir c’est pouvoir » ne s’applique pas à l’allaitement maternel.

Il y a 30 ans, il n’était plus « à la mode » de nourrir soi-même son enfant. Pour bien des femmes, l’objectif premier était devenu de rivaliser avec l’homme sur le plan professionnel. Dès lors, puisque la grossesse constituait déjà un frein dans leur ascension, le congé de maternité se devait d’être le plus court possible. Pas question d’envisager un allaitement prolongé ni même, dans certains cas, de l’entreprendre .
Parallèlement, l’industrie alimentaire s’affirmait capable de fabriquer des laits dont la composition approchait les qualités du lait maternel. Et les pédiatres, souvent, de renchérir. Des articles parus dans des revues médicales de renom allaient jusqu’à préférer les avantages biologiques des poudres dérivées du lait de vache.
Pour déculpabiliser définitivement les mères qui auraient eu quelque hésitation, on affirmait qu’un biberon bien donné valait mieux qu’un sein donné avec réticence. Seul ce dernier argument avait quelque valeur.

Ces dernières années, les progrès de la biochimie ont permis d’établir d’une part, l’importance du fossé – qui est loin de se voir combler – entre la composition du lait maternel et celle des laits artificiels, et , d’autre part, une corrélation de plus en plus objective entre diverses manifestations de type allergique et l’absorption des protéines du lait de vache.
Depuis 10 ans, revirement dialectique. « Il faut nourrir au sein et ce, le plus longtemps possible… »
Cela va de pair avec la crise socio-économique qui sévit en Europe et l’élévation simultanée du chômage. On note aussi une certaine désaffection du public à l’égard de la médecine dite traditionnelle et une recrudescence des mouvements favorables à des valeurs et des comportements proches de la nature. Actuellement, un nombre de plus en plus important de médecins préconise l’allaitement maternel et ce, parfois, jusqu’en dépit du bon sens. « Votre enfant n’est pas un veau » disent-ils souvent; cette formule sentencieuse est ridicule.

Or, donner le sein implique un engagement total de la mère. Le choix de ce mode d’alimentation ne peut résulter d’une réflexion et d’un vote à la majorité simple d’arguments le plus souvent glanés dans la rumeur publique (pour: « On lui donne des anticorps, le contact est meilleur,… » ou contre: « Ça abîme les seins, c’est un esclavage,… »).
A la question « Quel type d’alimentation avez-vous choisi pour votre bébé? », « Le sein, Docteur! » est la réponse idéale qui, à l’exclusion de tout débat préalable, devrait fuser .
Il y a quelques années, en Belgique, des études dans le cadre de la prévention routière avaient révélé que les automobilistes rebelles à la ceinture de sécurité, l’étaient pour des raisons surtout émotionnelles. Une campagne de publicité a donc été entreprise afin de sensibiliser cette tranche d’irréductibles et de les persuader par des arguments de choc: affiches représentant, par exemple, un enfant tenant la main d’une dame en deuil, ou encore, un visage terrorisé passant au travers d’un pare-brise.
En ce qui concerne l’allaitement maternel, adopter ce système de propagande adressé à l’inconscient me semble déplacé car, si le port de la ceinture constitue non seulement une nécessité, il résulte en plus d’une obligation légale. L’allaitement au sein est, tout au contraire, une affaire entre la mère et l’enfant et ne souffre aucune ingérence extérieure.
L’argument: « Le lait maternel est meilleur » est aussi stupide que l’était anciennement: « Le lait de vache est presque aussi bon ».
Bien sûr, le lait maternel est le seul aliment tout à fait adapté au bébé mais il ne faut pas oublier que si la préparation d’un biberon ne réclame que le mélange d’eau et de poudre en proportions adéquates, le repas au sein, en revanche, demande non seulement le bon fonctionnement de la glande mammaire mais engage aussi toute l’affectivité de la maman et tout son vécu dont personne, même pas elle-même, n’est maître .
La question n’est donc plus de savoir si le lait maternel est meilleur ou non, elle est de déterminer quelle va être la solution optimale pour chaque maman. La tendance actuelle de vouloir mettre bébé au sein même si la mère n’en manifeste aucune envie, est à proscrire. « L’essentiel n’est pas de gagner mais de participer »: cet aphorisme valable pour une épreuve olympique ne s’applique pas à l’allaitement maternel.

L’alimentation au sein demande effectivement une grande disponibilité. Avant que d’encourager à l’allaitement et de prodiguer des conseils quant à la préparation des mamelons, le gynécologue devrait rechercher les éléments de bon pronostic, tels le fait pour la maman d’avoir reçu elle-même le sein , son désir viscéral de le donner et la possibilité matérielle de pouvoir le faire plusieurs semaines.
Dès avant la naissance, le pédiatre devrait être informé du mode d’alimentation choisi. Comme son rôle est de favoriser une relation de confiance entre la mère et son bébé et de tout mettre en œuvre pour y parvenir, il pourrait être amené à recommander, d’emblée, l’alimentation artificielle.
De plus, pendant le séjour à la maternité, il lui faudra être attentif à un certain nombre d’attitudes de la mère face, par exemple, à la montée laiteuse, à la gloutonnerie qui caractérise les soirées du 3e au 6e jour, à l’irritabilité des mamelons, à la durée des repas et à leur fréquence, ou à l’alimentation à la demande.
Faute d’une telle attention, l’allaitement maternel sera plus d’une fois voué à un échec rapide.
En fait, aux premières places parmi les causes d’échec de l’allaitement maternel, se trouve l’inadéquation des conseils du corps médical. Un tel échec n’est jamais sans laisser quelque blessure narcissique au fond d’une mère et n’est guère bénéfique au couple mère-enfant. Le rôle du gynécologue et du pédiatre est de dépister les vraies candidates à l’allaitement maternel et de leur donner, à tout instant, les conseils les plus idoines; il n’est donc pas de trouver les moyens d’amener sur la ligne de départ de ce mode d’alimentation, un nombre de femmes sans cesse plus grand mais bien de mettre en oeuvre tous les moyens qui vont conduire à bon terme celles qui s’y sont fondamentalement engagées. Dans un pays donné, le comportement maternel est le reflet d’une certaine conception de la société; le choix du type d’alimentation pour le nouveau-né fait partie intégrante de ce comportement. Pour augmenter le pourcentage des femmes qui allaitent, il faudrait pouvoir influer sur leur environnement socioculturel, il faudrait pouvoir « agir sur les mentalités ».

Dimitri Dourdine
Pédiatre
Mars 1989.

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